Bella Caledonia : Le gaélique, un enjeu absent de la campagne référendaire

Par Wilson McLeod, traduit par David-Marc Newman

Wilson McLeod est professeur de gaélique et directeur de recherche en études celtes et écossaises à l’Université d’Édimbourg. Ce billet est une traduction de son article publié sur le portail Bella Caledonia. ***  Dr Wilson McLeod is Professor of Gaelic and Director of Research in Celtic and Scottish Studies at the University of Edinburgh. This post is a translation of his article published by Bella Caledonia.

On a longtemps affirmé que le particularisme linguistique ne joue qu’un rôle de second plan dans l’identité nationale et les mouvements nationaux écossais. Cette affirmation a été largement confirmée par le débat public qui précède le référendum de 2014 sur l’indépendance, surtout en ce qui concerne ce que l’on pourrait qualifier de campagne non officielle : les initiatives populaires d’organisations comme National Collective, Radical Independence, Women for Independence, etc. En suivant de près cette campagne, j’ai été étonné par l’absence quasi totale des enjeux linguistiques dans les déclarations de vision. Des dizaines et des dizaines d’articles, de publications de blogues, etc., bon nombre d’entre eux écrits avec passion et éloquence, décrivent les raisons personnelles de leurs auteurs d’appuyer l’indépendance, leur cheminement vers le Oui, et dans ces milliers de mots, je n’ai vu presque aucune mention de la diversité linguistique ou de l’importance de faire la promotion et de développer les langues écossaises, le gaélique en particulier.

Les militants du Oui, issus de diverses tendances, nous affirment qu’une Écosse indépendante sera une société plus équitable et plus juste, qu’elle aura moins de pauvreté infantile, de meilleurs programmes de formation, plus de démocratie locale, une politique d’immigration plus humaine, de l’énergie plus durable et qu’elle n’aura plus d’armes nucléaires. Les tendances plus néolibérales nous disent qu’il y aura plus de création de petites entreprises et d’emploi. Mais même lorsqu’ils dressent une longue liste de raisons, personne ne mentionne qu’ils appuient l’indépendance afin d’assurer un futur au gaélique, ou au scots, ou pour s’assurer que de meilleures politiques soient adoptées pour faire la promotion de la diversité linguistique en Écosse.

Récemment, le mot-clic #YesBecause était un sujet chaux sur Twitter à travers le Royaume-Uni. Des milliers de gazouillis ont présentés d’innombrables raisons pour voter Oui, mais, sans surprise, presque aucun d’entre eux n’a fait mention du gaélique ou de l’importance de la diversité linguistique dans une Écosse indépendante.

Lors des rares occasions où les enjeux linguistiques ont été soulevés, il est clair que de nombreuses personnes farouchement intéressées par la question nationale, des gens qui se sont longuement et sérieusement penchés sur ce qu’ils considèrent être les enjeux économiques et sociaux essentiels, n’ont accordé qu’une attention minime aux questions linguistiques. Lorsque ces personnes sont invitées à se prononcer sur ces questions, elles répondent d’une manière grossière et simpliste, d’une manière qui suggère un manque d’engagement intellectuel et émotionnel de leur part.

Les mêmes reproches s’appliquent certainement au camp du Non, mais comme on l’a amplement remarqué, il existe très peu en termes d’arguments positifs dans le camp du Non. Quand même, les « mille et une plaies » du Non n’incluent pas le gaélique : on nous parle de problèmes de monnaie, de la fin du pétrole, et de la perte d’influence de l’Écosse dans le monde, mais on ne nous dit pas que le gaélique sera menacé par l’indépendance, ou que l’Écosse perdra sa diversité linguistique.

Il y a des raisons spécifiques ou techniques pour cette omission, mais il existe également des problèmes politiques sous-jacents plus profonds.

Un problème fondamental est que les politiques linguistiques sont un sujet très difficile à cerner. Les politiques linguistiques existent tout autour de nous, elles s’installent dans presque tous les aspects de la vie sociale, mais très souvent de façon subtile. Lorsqu’une langue est dominante, comme l’anglais au Royaume-Uni et, en fait, en Écosse, on suppose habituellement et sans discussion que la langue dominante, et nulle autre, sera utilisée dans un contexte particulier. En conséquence, on suppose souvent, à tort, que le gaélique, ou même le gallois, est une question de compétences dévolues ; ce n’est pas le cas, et ne peut être le cas. Dans quelle langue débat-on dans la Chambre des communes? Les déclarations d’impôts du Royaume-Uni sont-elles disponibles en gaélique? Dans quelle langue le personnel consulaire britannique travaille-t-il?

Le problème central du gouvernement écossais, du Parti national écossais (SNP) et du camp du Oui est que toutes les actions importantes qui pourraient être prises pour renforcir le gaélique pourraient déjà être prises grâce à la dévolution, et qu’il n’y a pas grand-chose qui pourrait être accompli avec les nouveaux pouvoirs d’une Écosse indépendante. Sur le plan structurel, on voit mal comment ces nouveaux champs de compétences pourraient améliorer significativement la position sociale du gaélique en Écosse. Certainement, les diverses branches du gouvernement de Westminster pourraient être transformées en départements écossais qui seraient alors obligés d’adopter des plans linguistiques pour le gaélique, comme le sont actuellement les divers organismes publics écossais. Mais il est difficile pour les militants du gaélique de se réjouir d’une telle possibilité, étant donné la faiblesse des plans linguistiques déjà adoptés par les organismes publics écossais (conformément à la loi sur la langue gaélique, adoptée à l’unanimité par le parlement écossais en 2005) et de l’effet minime qu’ont eu ces plans sur la préservation et l’utilisation de la langue.

La radiodiffusion est le domaine qui serait le plus touché en ce qui concerne les politiques linguistiques après l’indépendance, mais il est difficile de soutenir que Westminster ait échoué en ce qui a trait à l’offre raisonnable de services de radiodiffusion en gaélique. Cela n’empêche qu’on entend peu de gens chez le Oui affirmer qu’une Écosse indépendante améliorera et développera les services de radiodiffusion en gaélique de manière importante et encore moins expliquer de manière convaincante pourquoi cela découlerait nécessairement de l’indépendance.

En examinant la campagne « officielle » du Oui, telle qu’elle est présentée dans le livre blanc du gouvernement écossais, il n’y a que de la déception pour les militants du gaélique, et même du scots. Plutôt que d’offrir des améliorations transformatrices, le gouvernement écossais répète encore que les formes actuelles de soutien seront maintenues. Et donc, on n’offre rien de nouveau. De même, le document de consultation du gouvernement concernant une constitution intérimaire affirme qu’une assemblée constituante pourrait se pencher sur le statut des langues écossaises, dont le gaélique, mais ne l’engage pas à le faire. C’est la bonne approche, puisqu’annoncer des dispositions importantes à l’avance irait à l’encontre du but d’une assemblée constituante ; et pourtant, tout récemment, le premier ministre écossais était prêt à promettre l’inclusion d’un droit constitutionnel aux soins de santé gratuits. Pourquoi pas un tel engagement par rapport au gaélique?

Le livre blanc déclare assez audacieusement que « dans une Écosse indépendante, le gaélique occupera une place centrale dans la vie publique écossaise », mais ne donne aucune indication de comment cela se fera, puisqu’aucune nouvelle mesure importante n’est proposée et que la langue n’occupe pas une telle place dans la vie publique actuelle. Cela fait écho des propos tenus par Alex Salmond lors d’une importante conférence en 2007, lorsqu’il a déclaré que « nous devons reconnaître qu’une langue et culture gaélique dynamiques sont un trait marquant de l’identité écossaise dans le monde d’aujourd’hui ». Il serait très difficile de trouver des preuves qui soutiennent cette déclaration dans la campagne référendaire actuelle.

Le domaine le plus important pour le gaélique est l’éducation, et il est déjà complètement de compétence écossaise. Qu’en est-il de la politique sur l’éducation gaélique? Le gouvernement écossais mène actuellement une consultation publique, jusqu’au 10 septembre, sur le projet de loi sur l’éducation en gaélique. C’est la mesure la plus importante sur le gaélique que le gouvernement du parti national ait proposée depuis sa prise du pouvoir en 2007, mais la consultation publique a été annoncée avec peu de publicité et n’a reçu que très peu d’attention de la part de militants du mouvement indépendantiste. Les propositions du gouvernement sont très modestes et le document semble avoir été affaibli et édulcoré par une opposition interne. Le gouvernement ne propose pas l’établissement d’un droit juridique à une éducation en gaélique, comme pour le français au Canada. C’est une revendication des militants et militantes du gaélique depuis les années 1990, mais il semblerait qu’une telle proposition ait encore été exclue. Il est significatif que le SNP ait déposé un amendement parlementaire pour établir ce droit en 2000, lorsqu’ils étaient en opposition, mais le parti n’a rien fait à ce sujet depuis son arrivée au pouvoir en 2007.

En d’autres termes, au moment même où le débat sur l’indépendance atteint un point critique, le gouvernement SNP essaie de promouvoir des propositions faibles et inefficaces pour le gaélique dans un domaine important qui figure déjà son champ de compétences. Pourquoi un électeur préoccupé par la situation du gaélique devrait-il fonder ses espoirs et ses attentes sur les pouvoirs additionnels que le gouvernement pourrait acquérir pour des domaines moins importants?

La décision du gouvernement SNP la plus préoccupante, par contre, a été son refus d’offrir des bulletins de vote bilingues gaélique-anglais pour le référendum. L’approche du gouvernement écossais sur cet enjeux a été maladroite et indélicate et la réponse du vice-premier ministre Nicola Sturgeon aux revendications de bulletins de vote bilingues démontre sa faible connaissance du contexte sociolinguistique du gaélique et de la politique du gouvernement actuel en ce qui concerne la promotion de cette langue. En effet, le vice-premier ministre a déclaré que le bulletin de vote en anglais avait été testé auprès des locuteurs du gaélique et que ceux-ci le comprenaient parfaitement; une version gaélique n’était donc pas nécessaire. Ce principe va à l’encontre de trente ans de politique de promotion des droits des locuteurs gaéliques et nous ramène à obliger les locuteurs gaéliques de s’exprimer en anglais lorsqu’ils font affaire avec les autorités publiques. Une pétition subséquente a été ignorée par le parlement et une proposition d’amendement au projet de loi référendaire avait été retirée, peut-être sous la pression politique. Sauf dans les milieux gaéliques, je n’ai pas entendu une seule plainte à ce sujet de militants et militantes, d’un côté comme de l’autre.

L’approche du gouvernement SNP sur la question du bulletin de vote bilingue peut être comprise dans le contexte général de son approche à l’indépendance, qui tente de ne pas effrayer le monde en plaçant l’accent sur la continuité et les liens existants aux institutions britanniques actuelles. Des bulletins de vote bilingues auraient pu envoyer un message négatif pour certains électeurs ; non seulement que le gaélique occuperait un place plus importante et visible dans une Écosse indépendante, mais qu’on leur imposerait de force une triste culture écossaise repliée sur elle-même.

Non seulement les enjeux politiques concernant le gaélique ont été quasi absents du débat sur l’indépendance, mais il y a eu très peu de discussions et de débats menés en gaélique. À titre d’illustration, le compte Twitter de Yes Scotland compte 68 000 abonnés, alors que celui de son homologue gaélique, Yes Alba en a 548. La chronique en gaélique du Scotsman a publié environ une douzaine d’articles de toute sorte sur le référendum et une poignée de contributions en gaélique ont paru dans Bella Caledonia et dans le cybermagazine gaélique Dàna. Mais ça se limite plus ou moins à ça. Presque toutes les publications de blogue, tous les essais de type « cheminements vers le Oui » ont été rédigés en anglais. En juin, l’Université d’Édimbourg a organisé un débat qui semble être le seul événement public qui a eu lieu en gaélique en 2014. Les représentants des deux camps, Alasdair Allan, député écossais pour les Hébrides extérieures et leur ancien député écossais, le travailliste Alasdair Morrison ont débattu plusieurs fois ensemble à travers toutes les Hébrides extérieures, mais ces débats se sont tous déroulés en Anglais. C’est compréhensible dans un sens, puisque, de nos jours, seule un peu plus de la moitié des leurs résidents comprennent le gaélique. Mais on peut en conclure que le gaélique n’est simplement pas une langue de discussion politique dans le contexte référendaire, sauf à un degré des plus minimes.

Dans un sens, cela ne devrait pas nous surprendre : dans cette lutte acharnée, chacun tente de communiquer le plus efficacement possible, de faire passer son message le plus clairement possible au plus grand nombre de gens possible. À peine 1 % de la population écossaise comprend le gaélique alors que presque tous les électeurs comprennent l’anglais.

Néanmoins, le principe essentiel à respecter pour s’assurer que les langues minoritaires disposent de l’espace nécessaire pour se développer et celui de l’offre active, qui assure une offre afin de stimuler la demande, plutôt que d’insister sur une demande avant de proposer une offre. BBC ALBA et son excellente couverture radiophonique et télévisuelle sur le référendum, ainsi que son excellente série documentaire Rathad an Referendum, démontrent le rôle important que les médias de langue minoritaire peuvent jouer, même dans un environnement où la langue n’est presque pas utilisée par la société dans son ensemble. Mais les divers partis politiques et les campagnes officielles du Oui et du Non ont très peu fait à cet égard. Par exemple, une petite campagne de financement participatif de Yes Alba à récemment réussit à produire divers matériaux de campagne en gaélique, mais il est révélateur que la campagne officielle du Oui n’ait pas pu trouver le temps ni l’argent pour les produire malgré de bien meilleures capacités humaines et financières.

L’offre du scots est même pire que celui du gaélique; très récemment, au début du mois d’août, le gouvernement a produit un livret de 12 pages intitulé L’Avenir de l’Écosse : ce que l’indépendance signifie pour vous traduit en 15 langues, dont le gaélique, mais pas le scots. Il en est de même pour le guide de l’électeur de la commission électorale qui est disponible en plusieurs langues, dont le gaélique, mais pas le scots. Tout comme pour le gaélique, l’utilisation du scots dans le débat référendaire a été très minime ; est-ce que Bella Caledonia ou le National Collective ont même publié un seul article substantiel en scots?

Bien sûr, la fonction symbolique d’une langue est souvent aussi importante que sa fonction communicative et il est clair qu’une grande proportion de gens en Écosse conçoit le gaélique dans des termes largement symboliques. Pour la petite minorité qui utilise quotidiennement le gaélique pour toute communication ordinaire, le gaélique est souvent non marqué et banal; il peut être très important dans leurs relations personnelles ou pour leur sentiment d’identité, mais il n’est nullement mystérieux ou romantique. Mais pour de nombreuses autres personnes, qui ne connaissent ni la langue ni ceux qui l’utilisent quotidiennement, le gaélique est avant tout symbolique, et le symbolisme en question peut leur être séduisant ou non. De récentes données provenant d’un sondage sur les positions sociales en Écosse (le Scottish Social Attitudes Survey) suggèrent, probablement sans surprise, que les gens qui sont favorables à l’indépendance sont légèrement plus favorables au gaélique. Mais, la constatation la plus surprenante du sondage est la quantité de partisans de l’indépendance qui n’exprimait même pas un appui minime pour le gaélique. Une des questions du sondage demandait aux sondés si dans cinquante ans, ils voudraient qu’il y ait plus, moins ou autant de locuteurs gaélique en Écosse. De ceux qui appuyaient l’indépendance, seulement 53 % ont affirmé vouloir qu’il y ait plus de locuteurs gaéliques dans un demi-siècle. Considérant que le nombre de locuteurs gaéliques a diminué de près de trois quarts au cours du dernier siècle et que le gaélique comme langue communautaire traditionnelle est en voie d’extinction, il est consternant qu’une personne bien-pensante ne voudrait pas voir une augmentation du nombre de locuteurs, mais c’est ce que démontre le sondage. Si c’est un reflet juste de l’opinion publique, il est peu surprenant que le SNP et d’autres éléments au sein du Oui ne veuillent pas trop mettre le gaélique au centre de la campagne. Bien sûr, il est tout à fait possible que de nombreux électeurs pro-indépendance ne se rendent pas compte à quel point la situation va mal pour le gaélique. Mais dans ce cas, il ne semble pas qu’ils se sentent obligé de s’informer ou de d’inclure les vrais enjeux politiques du gaélique au sein de leur engagement à une Écosse indépendante.

Est-ce surprenant que le gaélique ait joué un si petit rôle dans le débat référendaire? Dans un certain sens, bien sûr que non. Comme c’est écrit plus haut, on sait depuis longtemps que les questions linguistiques n’occupent pas une place importante dans les mouvements autonomistes écossais. Le gaélique n’est parlé que par une toute petite minorité de la population ; il est donc inefficace comme langue de communication (et de persuasion). Par contre, tous les partis politiques au pouvoir depuis 30 ans se sont engagés à construire un avenir durable pour le gaélique et ces engagements ont été soutenus par un petit mais parfois vigoureux mouvement populaire, surtout en ce concerne l’éducation. Le gaélique est un sujet qui implique des questions complexes et difficiles liées à une justice historique et aux droits minoritaires. On dit souvent qu’une société doit être jugée selon la manière qu’elle traite ses groupes les plus vulnérables, dont ses minorités culturelles. Le gaélique mérite plus d’attention et les générations futures se demanderont peut-être pourquoi il a été autant négligé dans une campagne aussi diverse qui a profondément examiné les enjeux et qui a engagé autant de monde.

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